Au Vietnam, dans les années 1960, il n’y avait pas encore de télévision. Le soir, après le repas, mon père, un fervent pratiquant d’arts martiaux, aimait nous raconter des histoires sur sa passion. Eurasien et élève dans une famille pratiquant les arts martiaux, il affectionnait particulièrement cette histoire.
A l’époque de la colonisation française, dans un village de la province Binh Duong, actuellement Song Bé, située à une trentaine de kilomètres de Saigon, existait une petite bande de brigands qui terrorisaient la population, rançonnaient les marchands et rackettaient les habitants. Leur chef, Nam Den (Nam le noir) un métis cambodgien, expert en arts martiaux, semait la terreur dans toute la région.
Selon son habitude, Nam Den envoyait un homme de sa bande demander à Thiên, le responsable du village, de collecter l’argent auprès des commerçants du village et quelques jours après, il passait à l’improviste récolter le butin. Cette manoeuvre durait déjà depuis un an. Thiên et les habitants n’osaient pas porter plainte officiellement à la Sécurité Française. De temps à autres quelques plaintes anonymes arrivaient au poste, mais la police française était impuissante face à cette bande très mobile qui agissait et disparaissait aussitôt dans les forêts, très dangereuses pour ceux qui osaient s’y aventurer.
Un soir, Nam Den et quatre de ses hommes arrivèrent chez Thiên, dans sa maisonnettes de bois au toit de feuilles de cocotiers tressées, pour chercher l’argent collecté la semaine précédente. Les brigands s’attardèrent pour se faire servir du thé. La femme de Thiên apporta la théière chaude et quelques bols qu’elle déposa délicatement sur le grand divan. Le thé au jasmin exhalait son léger parfum dans toute la pièce tandis que la maîtresse de maison le versait dans les bols. Nam Den, méfiant gronda :
- Où est votre fille ? C’est toujours elle qui sert le thé, non ?
- Elle n’est pas rentrée, lui répond Thiên.
Et en se retournant vers sa femme :
- Et pourtant il se fait tard, lui dit-il d’un air inquiet.
Nam Den ordonna à ses hommes de quitter aussitôt la maison, ne voulant pas prendre le risque de voir débarquer la police au cas où la fille de Thiên aurait donné l’alerte. Nam Den était inquiet, il marchait vite, comme poursuivi par une idée sombre. Ses hommes n’osaient pas parler de peur de le mettre en colère.
Sur le seul chemin de terre qui menait à la maison de Thiên, l’obscurité commençait à tomber malgré les rayons rouges qui éclairaient encore au loin, dans les rizières, quelques buffles fatigués. Dans les mares jonchées de jacinthes d’eau, les grenouilles entamaient leur concert amoureux entrecoupé de temps à autres par le meuglement d’une vache.
Au moment où les bandits s’apprêtaient à quitter le village, une jeune fille sortit brusquement de derrière le tronc de banian centenaire et leur barra le chemin. C’était Liêu, une fille de seize ans, grande, mince et dont le bronzage campagnard n’avait pas atténué l’éclat de la peau claire. Ses grands yeux clairs contrastaient également avec les longs cheveux noirs attachés en queue de cheval, retombant sur l’épaule gauche. Son profil était marqué d’un nez droit, à l’européenne. Elle se tenait debout, droite comme un guerrier, calme et déterminée, un « roi » (prononcez « joaille » : bâton en rotin) à la main droite.
Après une seconde de surprise, Nam Den se mit à rire lourdement, comme libéré d’une angoisse :
- Que veux-tu, fillette ? lui dit-il.
- Laissez cet argent et disparaissez à jamais, répondit elle sèchement.
Nam Den se remit à rire, accompagné bruyamment par ses hommes qui brandissaient déjà leur machette. D’un bond, Liêu sauta au milieu d’eux. Son bâton tourna au dessus de sa tête, et percuta violemment la tempe de Nam Den, puis, sans s’arrêter, elle retourna le bâton et en planta l’autre pointe en plein milieu du front du bandit qui tenait le sac d’argent. Un sourd craquement se fit entendre, l’homme recula d’un pas, le sang coula de ses narines. Les deux hommes surpris par la vitesse de l’attaque n’avaient pas eu le temps de réagir. Foudroyés par les coups, ils tombèrent sèchement sur le sol. Les autres, terrorisés, emportèrent les deux corps et s’enfuirent en laissant le butin sur place.
Liêu ramena les sac contenant l’argent à son père en disant qu’elle avait ramassé sur le chemin. Thiên ne voulait pas trop la questionner mais il connaissait assez sa fille pour savoir ce qui s’était passé, d’autant plus qu’elle avait encore gardé son bâton d’entraînement à la main. Dans la petite maison, les lampes de pétrole étaient allumés, dehors, le croissant de lune éclairait la haie de chèvrefeuille qui répandait un parfum subtil et enivrant. Cette nuit là, Thiên ne parvint pas à fermer les yeux, le coeur envahi par une sorte de fierté et d’angoisse, l’esprit habité par un lointain souvenir.
Le lendemain, on apprenait que les deux bandits étaient morts, le premier avait la tempe écrasée et le deuxième, le front défoncé comme par un pieu. Liêu qui dépassait maintenant son père d’une tête baissait les yeux sans dire un mot. Thiên regardait les photos de ses parents et de sa soeur sur l’autel et marmonnait comme une complainte : « đường roi oan nghiệt », le coup de bâton du destin.
Peu avant midi, le commissaire français, que les gens appelaient le Corse arriva chez Thiên avec deux policiers vietnamiens. Ils entrèrent dans la maison, tandis que dehors les villageois, curieux et inquiets se massaient dans la petite cour. Certains se faufilaient entre les jarres d’eau de pluie disposées devant la maison, pour mieux voir par la fenêtre, d’autres passaient naturellement la tête par la porte. Les policiers vietnamiens attendaient en silence l’ordre de leur chef français, anormalement silencieux et sinistre. Le commissaire corse inspectait la maison, et son regard s’attardait longuement sur la photo d’une jeune femme, posée sur l’autel. Il se tourna vers Thiên, le dévisagea longuement, les mâchoires serrées. Sans dire un mot, il traversa la maison et sortit par la porte arrière. Une fois seul, il souffla fortement plusieurs fois, comme pour vider ses poumons. En relevant la tête il marcha d’un pas déterminé vers les rangées de cocotiers et de bananiers au fond du petit jardin, pressé de vérifier la disposition si particulières de ces arbres. La plupart des troncs de bananiers étaient à différents endroits transpercés de part en part, et ceux des cocotiers défoncés sur plusieurs centimètres par de petits ronds semblables aux marques des ventouses appliquées sur le dos des malades. Il était certain que Thiên et sa fille étaient des experts dans l’art du bâton.
Il entra dans la maison, demanda aux policiers vietnamiens de sortir pour tenir à distance les villageois et fermer les portes. Il ordonna à Thiên et sa fille de s’asseoir sur le divan et se tint devant eux. Soudain, il frappa Thiên d’un coup de poing au visage, le renversant sur le divan. Thiên se frotta le visage comme pour disperser la douleur et se rassit à côté de sa fille. Le commissaires corse, un petit sourire aux lèvres, lança son poing puissant à la figure de Liêu. Mais, comme un éclair, la main de Thiên le stoppa en saisissant son poignet. Le policier tenta de bouger le bras mais n’y parvint pas. Les doigts de Thiên étaient agrippés à son poignet comme les serres d’un aigle à sa proie, le majeur enfoncé tel un clou dans un point précis se la face interne de l’avant bras. Le commissaire chercha encore à se dégager mais son bras était complètement tétanisé par la pression. Il transpira, grinça les dents de douleur et enfin lâcha une phrase dans un parfait vietnamien :
- Où est Trinh, ta soeur ?
Redoutant la réponse, les yeux du commissaire se rivèrent sur l’une des photos posées sur l’autel.
A cette question, l’étau des doigts de Thiên se desserra. Il dévisagea longuement le commissaire, relâcha sa poigne de fer et lui dit :
- Alors c’est toi ?
- Ne pense pas que j’ai vraiment voulu frapper ta fille, dit le commissaire sans répondre à la question.
Il s’assit à côté de Thiên et sa famille sur le divan, et en silence chacun se plongea dans ses souvenirs.
Dix-sept ans auparavant, Thiên s’appelait Tâm, Tran Xuân Tâm plus précisément. Après le décès de sa mère, il avait vécu avec son père et sa jeune soeur dans un village proche de Quy Nhon, dans le centre Vietnam. A cette époque, Tâm avait vingt-cinq ans et, comme beaucoup de jeunes dans la région, il participait aux mouvements de résistance contre la colonisation française. Son père, un expert dans l’art du bâton de Thuân Truyên, lui enseignait son art avec un petit nombre de jeunes résistants. Un jour, le commissaire Duguet envoya Orsini, un jeune policier corse, en service à Quy Nhon depuis deux ou trois ans, enquêter sur ce groupe. Orsini se présenta avec des policiers vietnamiens sous ses ordres chez le père de Tâm. Dès qu’il pénétra dans la maison, il se trouva face à face avec Trinh, la petite soeur de Tâm. Il fût subjugué par la beauté de cette jeune femme aux longs cheveux de satin noir. Sous les sourcils en forme de queue de phénix, les yeux en amandes de Trinh transpercèrent son âme. Droite et sérieuse, elle le toisa d’un regard froid, presque glacial et lui demanda d’un ton arrogant :
- C’est pour quoi ?
Troublé, Orsini balbutia dans un vietnamien fraîchement appris :
- Pardon, c’est pour, c’est pour …
Heureusement, son adjoint vietnamien vint à sa rescousse :
- Nous voulons parler à ton frère.
- Il n’est pas là, lui répondit sèchement Trinh.
Le policier vietnamien, apparemment troublé lui aussi par l’arrogance et la beauté de Trinh, se détourna d’elle tout en prenant un ton sérieux pour s’adresser à son père :
- Vous savez qu’il est interdit d’entraîner les jeunes et les inciter à la violence. Votre fils Tâm commence à nous poser des problèmes.
Sans attendre la réponse, le policier vietnamien, bien renseigné, emmena Orsini dans la cours arrière de la maison et lui montra les cocotiers et les bananiers disposés d’une façon bien précise. Il lui expliqua que les trous dans les troncs d’arbres venaient des coups de bâtons et que la disposition des arbres servaient aux enchaînements des frappes et des déplacements. Orsini acquiesça machinalement à chaque explication, mais son esprit était bien ailleurs.
Après les sermons habituels, les policiers quittèrent la maison. Orsini ne pouvait s’empêcher de penser à cette belle et audacieuse fille qui lui avait tenu tête. Il ne dormait plus, ne mangeait plus et ne travaillait plus. Un matin il avoua à son adjoint vietnamien son coup de foudre, et lui demanda d’arranger une rencontre. Quelques semaines plus tard, le policier vietnamien organisa un rendez-vous chez lui. Cette fois-ci, un sourire ingénu illuminait le visage de Trinh qui semblait avoir perdu son regard provocateur. Elle regardait Orsini, ce bel homme qui cherchait à cacher sa timidité derrière son masque de policier, et riait doucement. Orsini était bouleversé de peur et de bonheur. Son attitude et son accent plaisaient beaucoup à Trinh qui le trouvait particulièrement charmant. A partir de ce jour là, ils se rencontraient souvent et s’aimaient discrètement.
Un mois plus tard, ordre fut donné d’arrêter Tâm. Le commissaire Duguet, ne connaissant pas l’aventure d’Orsini avec la soeur de ce dernier, lui ordonna de venir avec lui et ses hommes pour accomplir leur mission. Le lendemain, le commissaire arriva avant l’aube avec ses hommes. Il vit Tâm, son père et ses compagnons en train de s’entraîner, cette foi-ci dans la cour de devant, ne s’attendant pas à ce que la police arrivait si tôt le matin. Trinh venait juste de sortir de la maison, une théière à la main, pour servir le thé à son père. La présence d’Orsini la troublait plus que les policiers eux-mêmes.
Sans aucune explication, le commissaire Duguet, qui parlait très bien la langue du pays, ordonna aux policiers vietnamiens de menotter Tâm. Surpris, celui-ci bondit sur le commissaire, le bâton tournoyant au dessus de sa tête le percuta d’un revers à la tempe droite. Il retourna aussitôt l’arme et frappa puissamment de l’autre bout le front d’un policier vietnamien. Le commissaire et le policier vietnamien chancelèrent un instant, puis tombèrent raides sur le sol. Le coup fut d’une rapidité effroyable. En un éclair, Tâm avait frappé et il disparut aussitôt avec les jeunes dans le bois.
Un policier vietnamien sortit son arme à feu mais Orsini lui ordonna d’emmener son collègue pour essayer de le secourir. Il se baissa pour relever le commissaire Duguet qui ne bougeait plus.
En levant les yeux, il croisa le regard de Trinh, stupéfaite. A travers les premiers rayons de l’aube, il aperçut les larmes couler sur ses joues. Elle était belle et douce, presque fragile maintenant qu’elle avait abandonné son arrogance contre les colons français. Elle laissa tomber sa théière et courut se réfugier dans la maison. Orsini savait qu’il ne la reverrait plus, peut être plus jamais.
D’un ton calme ou résigné, Tâm dissipa le silence pesant :
- Après votre départ, les villageois s’étaient cotisés pour nous donner un peu d’argent. Nous avions juste pris quelques vêtements et souvenirs pour ne pas attirer l’attention, et nous nous étions enfuis vers le Sud par les montagnes et les forêts. Au bout de quelques mois, nous étions à Saigon, dans une bicoque louée au milieu d’un quartier populeux de Khanh Hôi. Mais le chemin de l’exil était trop dur pour mon père qui décéda peu de temps après notre arrivée à Saigon. J’ai changé mon prénom en Thiên et j’ai travaillé au marché pour vivre avec ma soeur qui s’était retrouvée enceinte de toi. Je haïssais ce maudit commissaire qui était la cause de nos malheurs et je te haïssais encore plus quand j’ai appris que tu étais son amant. Au moment de la naissance du bébé on a fait venir une accoucheuse du quartier mais il y a eu des complications et on n’avait pas assez d’argent pour aller à l’hôpital. D’ailleurs avec notre accent du centre, on avait peur de se faire repérer. Trinh est décédée après avoir mis au monde une jolie petite fille.
Tâm parlait comme pour vider son coeur qui se remplissait de bonheur quand du coin des yeux, il vit la main d’Orsini chercher celle de Liêu. Il continua :
- Quelques années plus tard, il nous est devenu difficile de vivre à Saigon, malgré mes efforts pour changer mon accent. Je me suis alors réfugié ici, avec Liêu que j’avais adoptée. Je me suis marié avec une fille du village mais nous n’avions pas eu d’enfant. Liêu était notre seul bonheur.
Liêu est ta fille. Elle avait un caractère fort, comme sa mère Trinh, et de plus elle aimait tout autant les arts martiaux. Je me faisais oublier ici, en vivant comme un paysan du village. Je ne voulais pas lui apprendre les arts martiaux, alors elle a appris le style Tân Khanh - Bà Trà chez un maître du village voisin. Chaque jour elle s’entraînait dans la cour et en la voyant si douée, je n’ai pas pu lui cacher plus longtemps mon passé. Je savais que ce jour arriverait et j’avais planté, depuis de nombreuses années le cocotiers et les bananiers selon le plan précis de mon père. Et un jour, je lui ai transmis l’art du bâton de Thuân Truyên et la technique de notre famille, ne sachant pas que la même histoire, comme imposée par le destin, recommencerait aujourd’hui.
Relâchant la main de Liêu, la jeune métisse qui vendait des fruits au marché et qu’il avait déjà croisée à plusieurs reprises sans savoir qu’elle était sa propre fille, Orsini prit la photo de Trinh sur l’autel et la serra contre son coeur. Les larmes aux yeux, il raconta :
- Le gouverneur avait ordonné de vous rechercher mais ce fut en vain. On savait que vous étiez dans le Sud mais on avait d’autres chats à fouetter dans le Centre, gorgé de résistants. La séparation d’avec Trinh fut terrible pour moi, mais je préférais la perdre à jamais que de vous savoir arrêtés par la Sécurité. Quelques années plus tard, j’ai été muté avec une promotion dans le Sud. J’ai travaillé comme commissaire adjoint, puis commissaire à plusieurs endroits comme My Tho, Cân Tho et dernièrement, j’ai été nommé ici, à Binh Duong. Hier, après la riposte de Liêu selon les villageois, les bandits ont déposé les corps de leurs chefs devant la pagode et se sont enfuis. Averti par mes hommes, je suis venu faire une enquête de routine, mais le type particulier des blessures m’a replongé dans mon douloureux passé. Je savais que tu n’étais pas très loin.
Orsini se leva, reposa délicatement la photo sur l’autel et serra sa fille en pleurs dans ses bras.
- Papa, papa, pardon, dit Liêu en pleurant.
Tâm qui redoutait la suite des événements, se leva à son tour et dit à Orsini :
-Tu peux m’arrêter, c’est moi qui ai tué les deux hommes.
Orsini, à moitié sérieux :
- Les deux policiers ou les deux bandits ?
Mais déjà il ouvrait la porte, jeta un clin d’oeil complice à sa fille, comme pour lui dire au revoir, et s’adressa à Tâm à haute voix :
- Vous aviez raison monsieur Thiên, on m’a affirmé aussi que c’est un règlement de comptes entre bandits.
Jacques Tran Van Ba
Chưởng môn Lam Sơn Võ Đạo FRANCE